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Le devenir d’une innovation...

samedi 15 juillet 2017, par JFA

Marcel Pagnol raconte dans un bref texte, l’irruption du cinéma parlant et la façon dont il a été accueilli par les élites, les médias, les professionnels du cinéma. (“Cinématurgie de Paris”, dans Les Cahiers du Film, 1933). Il était si tentant et si aisé d’en faire un parallèle avec l’innovation d’une abolition de la monnaie que je n’ai pas résisté longtemps à en résumer les points essentiels.

Nous sommes en 1930 et Marcel Pagnol triomphe au théâtre avec Topaze et Marius, à l’affiche depuis deux ans. La Paramount s’installe à Paris et tente d’introduire le cinéma parlant en France. La nouveauté de cette technologie n’a pas soulevé, c’est le moins que l’on puisse dire, un enthousiasme débordant. Le récit qu’en fait Pagnol est passionnant. Aussitôt conquis par les potentialités du parlant, Pagnol se lance dans une bataille idéologique pour le défendre, s’opposant ainsi, à ceux qui ne jurent que par le théâtre et voient dans le cinéma une décadence culturelle, aux professionnels du muet qui sentent venir la fin de leur mine d’or, aux intellectuels qui refusent de revenir sur des jugements hâtifs et prématurés, aux experts de l’art qui tous prédisent un feu de paille qui ne durera qu’une saison.

C’est exactement ce qui arrive au malheureux promoteur d’une désargence qui tente d’en expliquer l’intérêt pour l’avenir, la faisabilité technique, et pire, qui tente de prouver qu’il n’y a pas d’autre issue possible, que le choix est entre accepter cette innovation ou voir, dans l’impuissance, le monde se désagréger.

“Ce truc de film parlant, c’est certainement intéressant, mais ce n’est qu’une attraction.” C’est ce que disait Jules Muraire (dit Raimu) avant que Pagnol ne l’entraîne dans son aventure. La parution d’un article de Pagnol dans Le Journal du 17 mai 1930 va mettre le feu aux poudres. Un producteur de cinéma exprime son scepticisme : “Le cinéma parle, mais pas pour longtemps ! C’est trop compliqué, trop scientifique ! Le public va voir des films parlant, mais c’est pure curiosité. Dans six mois, ce sera fini et nous reviendrons à notre film muet”. En termes du 21° siècle, je traduis : la désargence c’est trop compliqué, le public s’amuse avec des monnaies locales, des SEL, des grafitérias, mais si l’argent disparaissait, dans six mois, nous reviendrions à une monnaie traditionnelle.

Pagnol accueille ce scepticisme avec compréhension, mais il veut expérimenter la réalisation d’un film parlant. Son problème c’est qu’il lui faudrait connaître la technique de cet art. Or, “personne ne peut me l’enseigner, puisque personne ne la connaît. Il faut réfléchir et passer à l’action. ” Aujourd’hui, je peux également dire que personne n’est capable de m’expliquer ce que serait un fonctionnement a-monétaire, personne ne peut prévoir ce qu’il en adviendrait. Je n’ai qu’une issue, réfléchir et passer à l’action.

Quand, en 1933, Pagnol passe à l’action et sort son film Marius, la presse l’accueille avec tiédeur : “ C’est du théâtre filmé, Pagnol ne comprend rien au cinéma, on déplore l’engouement du public, ce succès est dangereux pour le cinéma pur…” Il est quasi certain qu’une désargence réussie quelque part et largement soutenue par un public enthousiaste recevrait les mêmes réserves : ces gens font de l’échange marchand camouflé, ils n’ont rien compris à l’économie, l’engouement que cette action soulève est proprement dangereux pour la société…

Il faut dire que la presse suivait d’assez près les préventions des tenants du cinéma muet. Pagnol modestement comprend :“Le film muet, cet infirme, tirait toute sa force de son infirmité : il était international comme les langues idéographiques et son marché c’était le monde entier.” Si d’aventure une tentative de désargence naissait quelque part, les tenants de la finance défendraient de la même manière l’aspect universaliste, mondialiste de l’argent, son immense capacité à générer de la richesse sur toute la planète et accuseraient de tous les maux ces fous rétrogrades qui recréent l’autarcie moyenâgeuse !

Pagnol nous décrit la panique des industriels du muet devant les coûts du parlant, et sa réduction aux territoires d’une même langue. A ce désastre s’ajoutait un désastre artistique : les acteurs du muet étaient pour la plupart incapables de parler sans surcharger les dialogues de leurs mimiques. Ce nouvel art se faisait une armée d’opposants, celle des gens du muet, nombreux, riches et puissants. Quand la désargence arrivera un jour par nécessité autant que par inadvertance, l’armée opposée sera aussi nombreuse, riche et puissante !

Il n’empêche que ces opposants déclarant que “le parlant n’était qu’une attraction en somme amusante, mais qui ne tiendrait pas jusqu’à la fin de la saison” durent prendre le train en marche ou sombrer dans l’anonymat. Il en sera de même le jour venu avec ceux qui auront raillé l’obsolescence de l’argent et devront s’adapter avec retard à la nouveauté d’une société non plus marchande mais de l’accès. Comme les retardataires qui n’avaient pas vu l’originalité de l’innovation et continuaient à parler de “théâtre filmé” quand ce n’était pas de “théâtre en conserve”, ceux qui n’auront pas vu venir la fin du tout marchand continueront à parler avec les mots de l’argent, avec les concepts de l’argent, avec la logique financière.

Les journaux de l’époque cités par Pagnol font étrangement penser à ceux d’aujourd’hui qui, dès qu’il s’agit de toucher à la doxa européiste, à l’impensé de la démocratie représentative, et a fortiori de toute théorie anti monétaire, se lancent dans l’invective, l’agressivité, les attaques ad hominem, les manipulations de la pensée adverse. J’imagine assez bien des journaux tels que Le Figaro, Valeurs actuelles ou Le Monde, se perdre dans les mêmes combats d’arrière-garde si une tentative de démonétisation voyait le jour. Au mieux, ils feront semblant de ne pas comprendre. “Les affirmations de M. Pagnol peuvent être tenues pour gratuites. Il écrit : « Le public, dans le monde entier, abandonnera le film muet ». C’est tout. C’est à prouver” (la Vie Toulousaine). Nombreux sont les journaux d’aujourd’hui capables d’écrire : “Le choix de sortir de l’économie capitaliste n’est que celui de quelques originaux dont les affirmations peuvent être tenues pour gratuites. Leur discours est court d’idées et n’a jamais rien prouvé”. Beaucoup continueraient à écrire ainsi, même si la moitié de la planète sombrait dans l’attrait d’un système a-monétaire !

René Clair, malgré ses nombreux succès dans le parlant, eut du mal à ne pas se laisser déstabiliser par cette technique nouvelle. Dans la revue Candide, il déclare : “Il est certains esprits que la nouveauté désempare et pour qui une conception neuve n’est compréhensible que si elle est habillée des défroques du passé…” Et cette analyse reste d’une étonnante actualité… Les défroques du passé pour René Clair, c’était le cinéma muet dont il refusa longtemps de célébrer les funérailles. Sans doute que longtemps après la disparition de l’échange marchand, beaucoup refuseront, envers et contre toute logique, de célébrer les funérailles de l’argent.

Les experts de la critique cinématographique, furieux d’avoir eu tort contre Pagnol, persiflèrent longtemps sur le thème : “Malheureusement, M. Pagnol ne comprend rien au cinéma.” Les experts de la finance, de la banque, des marchés, diront certainement, dix ans après la disparition de tout échange marchand : “Malheureusement, ces gens-là ne comprennent rien à l’économie !”

Merci M. Pagnol de nous avoir transmis l’expérience de l’irruption inattendue du cinéma parlant. Il vous a fallu trois années de combat pour réaliser Marius et supporter dix ans de quolibets, voire d’insultes, pour avoir eu raison contre tous. Ce que vous avez pressenti confusément, en 1930 à Londres, lors de votre première découverte d’un film parlant, c’est aujourd’hui la réalité quotidienne, non seulement dans les salles de spectacle, mais dans les maisons et même dans la poche de tout un chacun sous la forme des smartphones. Certes la sonorisation des films ne pouvait être de la même importance, avoir la même capacité à bouleverser le monde que le ferait la suppression de tout échange marchand. Mais votre récit montre au moins que rien n’est impossible au motif que cela n’a jamais été fait, que tous les experts du monde ne peuvent rien contre une innovation que le peuple adopte, que nul ne peut garantir ce dont demain sera fait, qu’il vaut mieux être attentif à ce qui arrive et que l’on ne comprend pas bien plutôt que de le rejeter au non même de sa nouveauté…