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Un argument aussi fréquent que fallacieux !

mercredi 14 juin 2017, par JFA

« La désargence est impossible car il faudrait, pour qu’elle se mette en place, qu’elle soit spontanément et simultanément adoptée par l’humanité entière, ce qui est impensable. »

C’est l’argument réputé imparable qui clôt le débat ! Certes, l’usage de monnaies d’échanges est universel et la part de l’humanité qui y échappe est réduite à quelques minuscules groupes isolés et sans influence. Mais ce n’est pas un phénomène naturel. L’idée même d’une monnaie internationale fonctionnant avec les mêmes codes et les mêmes règles sur l’ensemble de la planète aurait semblé aussi saugrenue au marchand bordelais du XV° siècle qu’à l’éleveur de chevaux d’Oulan-Bator du XIX°. Il a fallu pour que le système monétaire s’instaure mondialement, qu’un contrat social soit accepté par les puissants, que les peuples fassent confiance à ces puissants et par ricochet à leur monnaie. Cette construction d’une finance mondiale nous apparaît normale, naturelle, innée, ce qui nous fait croire que la renverser serait impossible, utopique. Si les puissants avaient voulu pérenniser leur système et le rendre aussi incontournable que la gravitation, ils ne s’y seraient pas pris autrement. Mais sans doute n’ont-ils eu conscience de la puissance de cette réification (c’est-à-dire la transformation de l’abstraction monétaire en un objet concret et banalisé), qu’après coup, à l’expérience.
Il est d’autres exemples qui, grâce à cette mondialisation du système monétaire, ont montré une étrange capacité à susciter l’adhésion du plus grand nombre. Comment a-t-on réussi à fabriquer, distribuer, puis rendre incontournable l’usage du smartphone ? Ce n’est qu’en 2007 que les premiers téléphones à écran tactile et multifonctions apparaissent. Huit ans après, le marché mondial annonce près de 5 milliards d’unités vendues en une année, ce qui signifie qu’il y a aujourd’hui pratiquement un smartphone en circulation par habitant. Quand on constate l’impact psychologique, sociologique, culturel d’un tel outil, on peut réellement parler d’une révolution ! Il en est de même pour tous les objets de mode, comme le fameux “hand spinner” qui fait le buzz dans les cours de récréation du monde entier : lancé au printemps de cette année 2017, l’enfant non muni de sa toupie passe déjà pour un bouffon. Qui donc décide que l’humanité entière doit se vêtir de jeans pré-déchirés, que la vie est impossible sans smartphone et que l’enfant privé de hand spinner sera un handicapé social ? L’argent et le hand spinner seraient-ils des émanations divines, transcendantales et donc incontour-nables ?
Je veux bien admettre que la futilité d’un hand spinner peut bien envahir la planète en quelques semaines, le soufflet retombera aussi vite qu’il est monté. Pour l’argent, c’est autre chose. Soit, mais qu’est-ce qui peut interdire à l’idée d’une désargence de suivre le même chemin que celui de l‘argent ? Pourquoi aurait-on réussi à nous faire croire que l’échange marchand nécessite le convertisseur universel nommé argent, tandis qu’il serait impossible de faire croire à l’idée que l’inadéquation de l’échange marchand avec le devenir de la planète étant devenue patente, l’argent en deviendrait obsolète ? Il est en effet étrange que l’on trouve évident et logique qu’une idée s’impose dans un système donné, et que la même idée devienne absurde dans un autre système. Il est fou de penser que la mondialisation du modèle néolibéral, du jeans déchiré et du hand spinner relèvent du naturel et que la mondialisation d’une société de l’accès relève de l’utopie. On voit bien par cette juxtaposition de phénomènes que le problème est ailleurs, qu’il est dans l’incapacité à sortir d’un mode de pensée auquel on a été intoxiqué jusqu’à l’overdose !
Qu’il soit difficile de modifier un système qui s’est généralisé à l’ensemble de notre planète et qui en impacte tous les aspects, cela paraît évident. Qu’il faille du temps pour imaginer un autre modèle, pour intégrer des nouvelles structures, pour initier mondialement un nouveau contrat social, l’est tout autant. Mais croire le changement impossible, c’est se l’interdire, comme on l’a fait longtemps avec l’héliocentrisme, interdit de cité sous peine de blasphème et d’hérésie, au seul motif qu’il dérangeait un certain confort intellectuel. Quand le monde aura intégré que le smartphone nous permet de communiquer avec n’importe quel humain et en tout lieu, que le hand spinner peut devenir une mode d’Ushuaïa à Mourmansk en quelques semaines, il sera sans doute plus simple d’imaginer la désargence pour demain, à la limite pour après demain !…
Comparaison n’est pas raison, et s’il est aisé d’envahir la planète avec une stupide toupie, un changement aussi profond qu’une désargence, prendrait des siècles, tout comme il a fallu des siècles pour que le système monétaire s’impose, se développe, se pervertisse, et in fine en arrive à poser un problème central et majeur. C’est ce que nous disent les “gens raisonnables”. Mais ces raisonneurs oublient généralement que le numérique révolutionne le monde autant que l’ont fait l’écriture ou l’imprimerie. Or, l’effet du numérique est équivalent à celui de l’écriture et les humains nés avant 1960 ont été formés, façonnés, instruits, hors du numérique. Ce sont des analphabètes du numérique ou au mieux, des initiés tardifs, des gens qui ont suivi des “cours d’alphabétisation numérique”. Ce sont les gens au pouvoir, ceux qui diri-gent, qui pensent, qui décident pour tous ceux qui, alphabétisés dès la maternelle, ont intégré tous les changements men-taux qu’une telle innovation implique. Il a fallu quelques dizaines d’années pour que la folle idée de faire entrer des ordinateurs dans les foyers s’impose. Il a fallu vingt ans pour que les plus banales cartes mémoires passent de un à mille Gb. Il a fallu moins de dix ans pour que l’ordinateur se mette dans la poche et soit utilisable en tout lieu, en tout temps. Donc, résolument, comparaison n’est pas raison, et le temps des anciennes révolutions n’a rien à voir avec le temps de celle que nous vivons et le futur de celle que nous pensons incontournable, la désargence !

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