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Fallait pas...

lundi 28 novembre 2016, par JFA

Une expérience intéressante a été vécue par un petit groupe de réflexion qui avait pris l’habitude de se réunir deux fois par mois pour refaire le monde. Il y était d’usage de partager ensuite un repas commandé chez le traiteur local pour une somme jugée modique. Tout allait bien, jusqu’au jour où l’un des membres, ancien riche et nouveau chômeur, fit comprendre que la dépense dépassait ses moyens ordinaires. Pour les uns cela ne posait aucun problème de payer pour l’infortuné, pour les autres cela créerait une dette qui pourrait à la longue obliger le bénéficiaire du don. Bref, dans le système habituel du producteur et des consommateurs, même avec la générosité des membres de la société, on ne pouvait sans risque, ni réduire les inégalités ni partager.
L’un d’entre eux, cuisinier de son état, proposa un système de partage, local, démocratique et solidaire. Il préparerait lui-même le repas commun. Pour aider ce généreux père nourricier, une petite boite serait posée sur la table dans laquelle chacun pourrait y mettre son écot, sans qu’il soit précisé une quelconque valeur de la participation. Avec ce système, la nourriture fut abondante au point que les restes étaient partagés et emportés. Le cuisinier se plaignait gentiment que la somme récoltée dépassait les frais réels investis. Les autres ne comprenaient pas sa gêne et arguaient que cela compensait le temps de travail. Ce sympathique système montra vite ses limites et tous les effets pervers qu’il induisait : un cuisinier gêné, un gaspillage inutile de nourriture, et toujours le chômeur touchant à peine aux plats par crainte de se voir reprocher de profiter de l’aubaine plus que de raison.
Un membre du groupe eut alors l’idée de changer une nouvelle fois de méthode et de passer au système “fallait pas”. Chacun apporte ce qu’il veut, un plat confectionné à la maison ou acheté. Le chômeur qui disposait de temps eut l’idée de s’adonner à l’activité de cueilleur et ramenait des champignons, des fruits sauvages, des poireaux de vigne, des pissenlits, qu’il accommodait sans frais. Les débuts furent sympathiques et l’on découvrit l’ingéniosité du cueilleur, l’originalité de celui qui s’amusait à déposer des spécialités grecques, polonaises ou ivoiriennes, le savoir-faire d’un autre dont personne n’aurait soupçonné le talent… Tout aurait été bien si la variété des propositions gastronomiques n’avait entraîné les commentaires en forme de notes, puis une surenchère exponentielle qui finit par rendre l’encan impossible. Le “ fallait pas” s’étant transformé en un “arrête ton char”, plus personne ne savait quelle solution apporter au problème du traditionnel repas !

Celui qui dans le groupe avait été surnommé Socrate pour sa propension à trouver des tenants et des aboutissants à la moindre réflexion, s’empara du sujet sur le mode “voilà l’occasion d’expérimenter ce qu’est une aporie, et ce que l’on peut en faire !” Une fois expliqué à tous qu’une aporie est une contradiction insoluble qui apparaît dans un raisonnement, la question se posait donc de décider s’il était souhaitable d’opter pour une compensation de l’aporie, pour la scission du groupe en fonction des différents termes de la contradiction, s’il fallait voter pour que tous se rassemblent derrière l’option majoritaire. En somme, fallait-il la révolution ou le réformisme, la démocratie jacobine ou girondine, la dictature du peuple ou le fédéralisme libertaire, la guerre civile ou le consensus mou… ?
Impossible choix ! Socrate s’en voulut quinze jours d’avoir frimé avec son aporie ! C’est Robert, le moins intellectuel du groupe qui dénoua la situation. Certes, Robert n’était pas un penseur, depuis trop longtemps contraint à chiffrer, à établir des bilans, à équilibrer des balances dans son cabinet comptable. Il déclara que l’affaire était du même niveau que celle de l’argent, des échanges marchands. L’argent est commode mais crée des problèmes qui ne peuvent se résoudre que par de nouveaux investissements, ce qui entraîne plus de problèmes qui nécessitent encore plus d’argent ! Mais comme la monnaie est indispensable pour les échanges, il faut faire avec !
Michel étant professeur de physique-chimie au collège local, en profita pour glisser dans la conversation qu’il s’agissait là d’un phénomène connu des scientifiques sous le nom de “boucle de rétroaction positive” : une cause crée un effet qui amplifie la cause augmentant encore l’effet, dans une chaîne sans fin, comme la stridence du larsen que produit Monsieur le maire quand il tourne son micro en direction du haut-parleur lors du conseil municipal ! Et pensif, il ajouta : « Je n’avais jamais pensé à étendre le système de rétroaction positive à l’argent comme vient de le faire Robert… ». Tout le monde exigea de suite une solution à cet effet larsen de l’argent. L’affaire devenait grave et dépassait largement le strict problème du repas partagé ! Il doit bien y avoir des réponses techniques aux boucles de rétroaction, un savant qui y ait réfléchi, un économiste qui ait démontré que cette histoire n’avait rien à voir avec le système monétaire. On ne rigole pas avec ce genre de choses…
« Si, déclara Michel, il y a une sortie prévue de la boucle, mais il n’y en a qu’une seule, c’est l’effondrement du système entier. Généralement, ça s’arrête quand on supprime la cause, par exemple quand on coupe le micro du maire ou quand on éteint l’ampli… » Voilà que pour régler la délicate question d’un chômeur incapable de participer aux frais du repas, on en arrivait à poser la question de l’effondrement prévisible de tout le système monétaire, du commerce international, de l’échange marchand, et donc de la civilisation, de la modernité, de tout ce qui fait de nous des humains… Le souffle coupé, plus personne n’osait suggérer la moindre proposition. Puis ils reprirent leurs esprits et rigolèrent un bon coup. C’est trop gros pour être vrai, too big to fail… Allons, buvons encore un coup, avant la fin du monde !
Mais Jacques, le taiseux qui compte ses mots comme un Arpagon ses sous, en remis une couche en signalant qu’un livre avait été écrit sur le sujet. L’auteur prévoyait l’effondrement de la monnaie en 2029 et imaginait la solution, la seule possible : la constitution d’une société a-monétaire, sans échange marchand, mais avec un accès à tous les biens et services, pour tous et sans condition… Trop, c’est trop, le repas ce soir-là fut écourté et la discussion renvoyée à la quinzaine ! Fallait pas…

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