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Une transition politique… ?

lundi 7 mars 2016, par JFA

Le passage d’une société “argentique” à une société sans argent rend sceptiques la plupart de ceux qui découvrent cette idée, a priori saugrenue, d’abolir l’outil multimillénaire et si commode de l’échange. On peut bien entendu prétendre qu’une désargence viendra “par nécessité”, quand les impasses structurelles du climat, des inégalités sociales, de l’économie, de l’environnement, et de tant d’autres secteurs en péril, seront à ce point dramatiques, qu’elles nous contraindront à inventer une forme radicalement nouvelle de gestion du monde. Mais nul ne peut affirmer quand et comment ce point de rupture sera franchi. Beaucoup voient cette rupture comme la promesse d’immenses foires d’empoigne telles que décrites dans les innombrables dystopies hollywoodiennes (Elysium, Les fils de l’homme, Gattaga, Dark City…). On se dit alors que tout cela est impossible, que l’humanité trouvera les moyens technologiques, les réformes suffisantes, pour sauvegarder cette civilisation que nous voulons, naïvement mais résolument, éternelle.

On peut aussi tenter d’imaginer comment pourrait s’opérer une “transition douce”, une lente et progressive marche vers cet idéal dont nous n’osons même pas rêver. Après tout, il est des révolutions qui ont radicalement changé la face du monde sans même que le monde ait perçu ni leur apparition, ni l’ampleur de la mutation qu’elles allaient provoquer. Il est intéressant de ce point de vue de repenser l’histoire de l’imprimerie. Au II° siècle, les Chinois ont développé et largement répandu l’art d’imprimer des textes, essentiellement en raison de la complexité de l’écriture idéographique et grâce à l’innovation technique du papier (introduite en Espagne vers le 11° siècle) qui, contrairement au papyrus ou au vélin, permet l’impression. Si au XV° siècle, l’Allemand Gutenberg découvre cette technique, la perfectionne, imprime son premier livre (1451) et arrive à en imposer le principe, c’est à la suite de découvertes majeures issues des quatre coins du monde. Pour accéder aux technologies étrangères, il a fallu que les Européens reprennent et adaptent la boussole chinoise et apprennent des Arabes à calculer la latitude en mesurant la hauteur des étoiles par rapport à l’horizon. Il a fallu inventer la “caravelle”, inspirée des petites barques de l’Algrave, au sud du Portugal, qui remontaient si bien au vent. La caravelle a permis de passer d’une navigation essentiellement côtière aux voyages au long cours. Depuis le Moyen Âge, le commerce international nous permettait d’accéder aux épices, aux soies d’Orient, mais elles transitaient par l’Empire Ottoman, étaient vendues aux marins italiens avant d’être redistribuées. L’appât du gain a poussé les marchands européens à prendre à revers le monde turco-musulman, à s’approvisionner directement en Orient. On voit bien que l’invention de Gutenberg est le résultat d’une convergence d’intérêts marchands, de contraintes géopolitiques (la chute de l’Empire Byzantin en 1453), de technologies disparates (la boussole, la voile latine, les membrures de coques assemblées sur la quille, le couple bielle-manivelle….), de découvertes aventureuses par Christophe Colomb et Magellan, de géniaux personnages (l’ingénieur Léonard de Vinci, le cosmographe Pierre d’Ailly …).

Il a fallu beaucoup de temps pour que s’impose l’invention de Gutenberg, un rude combat pour convaincre ses détracteurs et trouver les investisseurs nécessaires. Curieusement, on retrouve à peu près les mêmes réserves que l’on entend aujourd’hui autour du numérique. Très vite, les pouvoirs autoritaires ont perçu la dangerosité de l’imprimerie, ce nouveau média qui allait permettre à tous les opposants de répandre leurs messages protestataires. Charles VII (le précurseur de la Gendarmerie nationale, de l’impôt foncier, de la gabelle, et de la TVA !) s’en inquiétait. L’Église craignait la diffusion des hérésies et, dès 1486, l’évêque de Mayence créait la première censure ecclésiastique sur les livres imprimés. Les imprimeurs ont été très mal accueillis en France par les libraires qui craignaient la ruine de leur commerce, lesquels ont largement été soutenus par les ateliers de copistes menacés de disparition par cette “invention du diable”. Louis XI en revanche comprend l’intérêt politique et militaire qu’il peut en tirer et, pour les même raisons que la NASA a favorisé l’informatique, il offre sa protection aux imprimeurs. Dans le milieu intellectuel, on voit des universitaires enthousiastes comme Guillaume Fichet qui installe un atelier d’imprimerie au sein de la Sorbonne. Mais les premiers imprimeurs qui vinrent d’Allemagne à Paris furent en revanche traités de sorciers, parce que le peuple, habitué à l’incorrection des livres recopiés par les scribes, ne pouvait comprendre comment on arrivait sans sortilège à produire, en si grand nombre, des textes expurgés. Il fallut l’intervention du roi Louis XI pour empêcher le Parlement et l’Université de faire pendre Gering, ses associés et les libraires qui mettaient en vente ses ouvrages. Longtemps après Gutenberg, des esprits chagrins ont maintenu que le livre imprimé, de par sa rapidité d’exécution, allait multiplier les ouvrages de mauvaise qualité, voire de mauvaises mœurs, que la faculté de penser en serait détériorée, que la mémoire serait tuée par la lecture, ce qui a poussé Montaigne à déclarer “qu’une tête bien faite vaut mieux qu’une tête bien pleine”.

On peut remarquer toutefois que ces critiques n’y ont rien fait, que l’imprimerie s’en est trouvée renforcée au point de susciter une autre innovation : bien avant Amazon, l’imprimerie est la première industrie qui ait mis au point des réseaux de distribution. Les imprimeurs ont pris l’habitude d’échanger une partie de leur production avec des correspondants. Cette organisation commerciale, qui supposait des voyages incessants, une comptabilité et une correspondance méticuleuse, permettait d’écouler plus vite le stock et de varier les titres que chaque boutique proposait à ses clients, tout en récupérant l’argent investi.

Les conséquences de cette machine à reproduire furent immenses et fulgurantes : à la fin du XVe siècle, on a imprimé environ 25 000 titres, ce qui correspond, avec des tirages à 500 exemplaires, à douze millions de livres (22 millions au XVI°, le milliard au XVIII° siècle). L’imprimerie contribue à fixer les textes et permet de répandre les idées, notamment celles des humanistes, puis celles de la Réforme. Elle permet l’éclosion de la Renaissance, puis de la presse et d’une révolution scientifique sans précédent. Enfin, l’imprimerie a fait entrer l’alphabétisation dans une courbe exponentielle.

Mais revenons à notre “transition politique douce”. Si aujourd’hui l’abolition de la monnaie ne suscite que le rire ou la peur, elle pourrait s’imposer avec autant de force que l’imprimerie du diable, y compris par le vecteur d’un parti politique. Imaginons un parti bien installé dans les catégories et les habitus du siècle dernier qui, pour une raison quelconque, se mettait à suivre les idées forces de Raoul Vaneigem (« il m’est odieux de suivre, autant que de guider », « la gratuité est l’arme absolue de la vie contre l’économie »…). Après tout, le productiviste Jean-Luc Mélenchon est bien devenu subitement écologiste, alors pourquoi pas, lui ou un autre ne se convertirait-il pas à la “désargence”. Dans cette hypothèse, pas plus saugrenue qu’une autre, l’homme politique en question chercherait toutes les mesures qui nous rapprocheraient du “monde selon Vaneigem”, sans pour autant faire table rase du passé dont il fait encore partie intégrante. Les mesures possibles sont nombreuses. Les magasins gratuits qui fleurissent ici et là pourraient être favorisés et non soumis à des tracasseries administratives. Le gaspillage pourrait être déclaré immoral et illégal, ce qui obligerait les supermarchés à redistribuer les produits périmés au lieu de condamner les “voleurs de poubelles”, les médicaments non vendus seraient acheminés dans les zones en demande comme la Grèce au lieu d’être incinérés au rythme de 14 tonnes par an. Les jardins partagés et autres Incroyables comestibles seraient à l’honneur et les municipalités contraintes à fournir les terrains vacants. Les industriels seraient tenus de mettre au point des sources individuelles d’énergie (éolien, solaire, biomasse…), l’État les subventionnerait, les centrales nucléaire d’EDF disparaîtraient. Les gros céréaliers et producteurs industriels de viande et de lait verraient leurs subventions se tarir au profit des exploitations locales, familiales, économes en intrants et soucieuse de la qualité….
La liste serait longue des réformes possibles avant même que l’on songe à changer de système. Mais comment imaginer qu’une telle ambition ne changerait pas les mentalités, ne donnerait pas des ailes aux innovateurs ? Comment imaginer que l’envie ne nous prendrait pas d’aller plus loin, de généraliser au monde ce qui marche si bien localement ? Ce simple changement de cap pourrait bien faire apparaître que tout est possible si l’on change aussi de navire et de mode de propulsion, si l’on envoie l’outil-argent aux oubliettes de l’Histoire, comme l‘imprimerie, à terme, a rendu désuets les rois, les clercs et la plume d’oie … !