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Tourisme et désargence…

samedi 7 mars 2015, par JFA

Me promenant dans une station balnéaire, je croise un touriste en attente de conversation. « La vie est chère ici…, tous ces commerces ne sont là que pour plumer le pigeon… » . Il n’en fallait pas plus pour que je lui annonce la bonne nouvelle :
- Un jour ou l’autre, nous passerons à la désargence ! Oui, Monsieur ! Une suppression totale, immédiate et radicale de toute référence à la monnaie, aux profits financiers, à la marchandisation. Si vous revenez ici après la révolution monétaire, tout sera en libre accès : le bol en porcelaine marqué au nom de la station, le restaurant, l’hébergement, tout…
- Est-ce le climat, Monsieur, qui vous rend si drôle ? Sont-ce les goélands qui vous incitent à tant de légèreté ? Une société sans argent, sans commerces, sans bénéfices, sans dettes et sans faillites… Elle est bien bonne celle là !
- C’est techniquement faisable, Monsieur, quel que soit le climat, et sans le soutien ailé du moindre goéland….
En deux mots comme en cinq, je narre à mon touriste la faisabilité de la désargence, ses nombreux bienfaits, les impasses structurelles qui nous y conduisent aussi sûrement que le magnétisme fixe l’aiguille en direction du Nord.
Et là, stupeur… Mon touriste affolé se prend à imaginer concrètement tout ce qu’il y perdrait dans son statut de touriste argenté.
- Mais comment dormir le soir sans hôtelier, comment manger sans restaurateur, comment désaltérer ses nombreux chevaux fiscaux sans pompe à essence, où trouver le bibelot qu’il me faut ramener des vacances afin d’en attester la validité ?
Je lui explique qu’il y aura des gens très heureux de l’héberger, par plaisir d’accueillir l’étranger, des amoureux de la gastronomie qui l’inviteront à découvrir les spécialités régionales, un artiste local tout heureux de lui offrir le coffret en coquillages estampillé au nom de la plage et du plus bel effet sur un buffet de salle à manger… Mais rien n’y fait, mon touriste est pris d’angoisse…
- Mais Monsieur, si on me loge, si on me nourrit, comment vais-je payer ? Comment dédommager pour les draps propres, pour le service de la table, pour le cadeau du coffret en coquillages ? Vous n’y pensez-pas, je serais redevable, je devrais prendre soin de mes hôtes, je ne serais pas libre !
Le mot était lâché, l’argent rend libre car il dispense de la reconnaissance, de la relation, de l’humanité. Mon quidam m’expose tous les bienfaits de son porte-monnaie qui lui permet d’avoir tout sans condition, et même s’il le souhaite, de râler pour la viande trop cuite, de faire du bruit sans vergogne dans l’hôtel, d’en mettre, au retour, plein la vue au voisin, en lui montrant les preuves de qualité de sa migration saisonnière. L’accès à tout, pour tout le monde ? Ah non ! Il serait obligé de sympathiser, d’échanger des amabilités, de respecter l’autre… La liberté de l’argent mérite bien quelques sacrifices. La contrainte du travail, la pollution, le risque d’être plumé, le manque de temps, les inégalités qui créent l’insécurité, la démocratie confisquée par les plus riches… certes, mais qu’est-ce que tout cela face au plaisir d’être maître de tout et de tous à hauteur de son pouvoir d’achat !
J’ai quitté mon touriste en lui disant qu’il avait effectivement le choix entre un monde de relations, d’empathie, et un monde de solitude aisée, que la désargence ne pouvait être une obligation, qu’il pouvait continuer à prendre des coups sur son ring habituel plutôt que de passer sous les cordes pour aller bavarder avec les voisins… Il est parti sans être bien sûr d’avoir rencontré un fou ou d’être fou lui-même. Mais qui peut dire ce qu’il advient du gland qui tombe en terre… ?